L’islamophilie comme antidote à l’islamophobie (Théophile Ahmed Ali, compositeur français)

“Si l’islam est attaqué de toutes parts, peut être parce qu’il y a quelque chose qui va en sortir, de plus lumineux”

Tunis(AA)-L’islamophilie, attitude consistant à propager les valeurs de la religion musulmane, pourrait servir d’antidote à la vague montante d’islamophobie en Occident, a recommandé le compositeur français, Théophile de Wallensbourg, alias Théophile Ahmed Ali.

“A travers la façon dont je vis l’islam, en privé ou en public, à travers mes activités artistiques, j’espère témoigner de ce que l’islam peut véhiculer de plus beau, de plus profond, sans le réduire à sa seule dimension esthétique. Je ne peux qu’encourager à en témoigner”, a-t-il déclaré, dans un entretien avec Anadolu, à Tunis.

Néologisme ayant vu le jour peu après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, l’islamophilie est définie par cet auteur musical français comme “la manifestation de la parole juste, du comportement juste de ce qu’est l’islam”.

Premier compositeur occidental à s’être inspiré d’un verset coranique pour composer une pièce musicale, l’Ascension nocturne, en 2014, Théophile Ahmed Ali témoigne, à travers son expérience personnelle, de la réussite de cette démarche, à laquelle il lance un vibrant appel.

“Une fois que j’étais joué en concert, dans une riche banlieue parisienne, le public étaient surpris d’apprendre que j’étais Musulman et que je m’étais inspiré d’un texte coranique. La pièce jouée, elle a été très applaudie. Les gens sont venus me voir en me disant qu’ils ne pensaient pas qu’une inspiration islamique pouvait donner un tel résultat. Cela n’avait jamais été fait, ce qui fut donc une surprise”, a-t-il expliqué.

“La musique, langage abstrait, va beaucoup plus en profondeur que les discours. Ce qui est transmis est de l’ordre de l’indicible. Le public se rend compte qu’un Occidental peut intégrer une religion à laquelle ils sont confrontés, et c’est nouveau. Ce qui m’intéresse est de témoigner que Dieu est beau et qu’il aime la beauté”, a-t-il insisté.

L’islamophilie doit oeuvrer néanmoins au-delà de la façade esthétique qu’elle promeut souvent en restant circonscrite dans l’art.

“Les Occidentaux sont intéressés par la culture islamique, mais essentiellement dans sa dimension esthétisante. Tout ce qui est de l’ordre de la pratique, ou relève de l’intériorité même de l’Islam, pose souvent problème”, a-t-il fait remarquer.

Les Musulmans, doivent être, dès lors, les acteurs au quotidien de cette islamophilie au même titre qu’ils en sont l’objet. L’un des préalables à cette démarche est leur visibilité pour “signer” les bons comportements au quotidien et participent de l’acceptation ou tolérance, selon les cas, de cette religion.

“S’effacer, ne rien montrer, n’est pas une bonne chose, dans la mesure où l’on se rend invisible au regard d’autrui. La meilleure façon de faire accepter l’islam comme religion comme toutes les autres, est d’en témoigner avec élégance, discrétion et un bon comportement”, a-t-il recommandé.

Il regrette, ainsi, l’appel lancé par certains intellectuels français, à boycotter les grandes marques se lançant dans la mode islamique.

“Ils font malheureusement le jeu de Daech qui dit aux jeunes: Vos dirigeants vont vous empêcher de pratiquer l’islam”, a-t-il commenté.

Cette islamophilie rencontre plusieurs types, “selon qu’elle soit véhiculée par des Musulmans ou des non Musulmans”.

La notion se retrouve, néanmoins, remise en question par d’autres intellectuels. “Tout le monde ne s’accorde pas sur le terme d’islamophilie, y compris en milieu musulman. Des intellectuels remettent en question ce terme, comme celui d’islamophobie, pour différentes raisons qui ne sont pas toujours très bonnes. Mais si on prend les mots dans leur acception étymologique, ils sont justes”, a poursuivi le compositeur français.

Figure au nombre des autres obstacles à cette islamophilie, une marginalisation, “regrettable” pour cet artiste, notamment au niveau des couvertures médiatiques qui ne s’intéressent qu’aux “dimensions négatives”

“Dans la sphère médiatique, on ne peut pas se faire une opinion objective de ce qu’est l’islam. Partout en Europe, on nous rabâche les oreilles à propos de l’islam sans avoir de connaissance approfondie de cette religion”, a regretté Théophile Ahmed Ali.

“C’est pour cela que, quand il s’agit de commenter un fait d’actualité, j’impose systématiquement une redéfinition des termes, par exemple lorsqu’on parle de djihad. Cela réclame donc un certain effort, au quotidien”, a-t-il précisé.

Le compositeur rappelle toutefois que son moyen d’expression privilégié demeure la musique. Il raconte à ce titre que lors d’une retraite inter-religieuse dans un monastère catholique dans la région parisienne, où chaque religion organisait une prière dans sa tradition spécifique, il est intervenu pour faire écouter sa pièce “Ascension nocturne”, qui s’inspirait d’un verset coranique.

“Un moine m’a dit qu’il s’y reconnaissait aussi. Cela m’a fait très plaisir, parce qu’il avait reconnu que l’islam est parfaitement universel. D’ailleurs, dans les expressions de la mystique musulmane, on trouve des corrélations évidentes avec les mystiques chrétiennes ou juives”, s’est-il félicité.

Théologien orthodoxe de formation, Théophile de Wallensbourg était venu à l’islam, en 2006, à travers la mystique soufie, le penseur Ibn Arabi, plus particulièrement. Sa pièce “Agonia” [Agonie, en espagnol], d’inspiration andalouse, était à ce titre prémonitoire de son voyage spirituel et mystique.

“Quand j’ai écrit Agonia j’avais quinze ans. Des années plus tard, j’ai découvert Ibn Al Arabi, dont le parcours personnel, en partant de l’Andalousie vers Damas, de l’Occident vers l’Orient, m’a servi de modèle”, dit-il.

La musique turque lui avait alors servie de langage véhiculaire. “Le langage musical occidental savant [classique] est très formaté. Lorsque j’ai rencontré la musique turque, ça m’a ouvert des perspectives. Sa spécificité, c’est d’être à cheval entre deux continents. Elle transpire cet isthme, ce pont entre ces deux mondes”, se rappelle-t-il.

Théophile Ahmed Ali met en garde contre “l’Occident va perdre sa mystique universelle, qui était pourtant extrêmement forte, jusqu’à la Renaissance.”

“Un excès de rationalisation a fait que l’Occident s’est emprisonné dans un scientisme stérilisant, et a perdu sa vitalité mystique. Plus on déshumanise l’homme, plus on aura des hommes qui chercheront leur humanité et découvriront, ainsi, leur dimension mystique. Si l’islam est attaqué de toutes parts, peut être parce qu’il y a quelque chose qui va en sortir, de plus lumineux”, a-t-il conclu.