Djibouti : un carrefour entre monde Arabe et Afrique sur le point d’imploser ?

La République de Djibouti a su tirer profit de sa position géographique, et est devenue un carrefour stratégique, entre monde Arabe et Afrique. Pour autant, la mauvaise gestion de ses revenus et les excès d’un pouvoir autoritaire font craindre pour l’avenir d’un pays qui paraît sur le point d’imploser.

 

(Mediapart)-Discret petit pays de la corne d’Afrique, Djibouti est bien souvent oubliée des profanes. Pourtant, la position stratégique de cette enclave de paix dans une région très agitée – Djibouti partage des frontières avec la Somalie (Somaliland), l’Éthiopie, l’Érythrée et le Yémen – lui vaut une attention toute particulière auprès de plusieurs états-majors du monde. Un statut que sa taille (23 200 km²), son poids politique et ses ressources seuls ne lui auraient jamais permis d’avoir. Et pour cause : ce ne sont pas moins de 30 % du trafic pétrolier mondial et 90 % des exportations japonaises qui transitent le long de ses côtes.

Les Etats-Unis et la France y ont installés des bases militaires, bientôt rejoints par le Japon (2010) et plus récemment la Chine. Le pays a ainsi joué un rôle central dans la « guerre contre la terreur » lancée par les occidentaux au début des années 2000, notamment les survols par des drones américains des pays voisins, et se trouve désormais au sein d’un complexe réseau de relations diplomatiques et économique.

Le pays offre, d’autre part, un certain nombre d’avantages exorbitants aux garnisons qui y sont stationnées : la liberté de déplacement et de circulation sur le territoire de la République de Djibouti, « y compris ses eaux et son espace aérien » ; l’exemption de droits de douanes ou taxes pour les produits importés destinés aux activités de la base ou à l’usage personnel des militaires ; des réseaux de communication réservés aux actions présentes sur place ; ainsi qu’une immunité judiciaire des installations (pas de perquisition, réquisition ou saisie).

Et ce business d’hôte géostratégique est rentable : il rapporte quelques 60 millions de dollars annuels entre la seule France et les Etats-Unis, auxquels il faut ajouter les « loyers » des forces allemandes, espagnoles, japonaises, estimés à près de 30 millions également, mais surtout chinoises, dont l’implantation sera à terne près de cinq fois supérieure que la présence américaine ou française.

Tout devrait donc aller pour le mieux dans la petite république, entre les perfusions économiques externes, et une très solide garantie de sécurité du fait de cette présence militaire internationale importante. Il n’en est cependant rien. Si les projections de la Banque Africaine pour le Développement (BAD) tablent sur une croissance d’environ 7,4 % en 2016, la pauvreté et le chômage y demeurent anormalement élevés. 79,4 % des djiboutiens vivent sous le taux de pauvreté relative, et le chômage touche près de 50 % de la population d’après le ministère des Affaires étrangères français. Djibouti occupe le 164ème rang de l’indicateur de développement humain (IDH). L’endettement de Djibouti se situait à 65.8 % du PIB en 2015 et devrait atteindre 75.8 % en 2016, puis 79 % en 2017, plaçant le pays en risque élevé de surendettement. Une fatalité que le pays n’est pas en mesure d’infléchir : il ne dispose ni d’agriculture, ni de ressource en matière première, n’exporte quasi rien et tire 75% de son PIB d’un secteur tertiaire très informel.

Si la perception du risque économique pour le pays est élevée, elle ne l’est pas moins politiquement. Le Président de la République de Djibouti, Ismaël Omar Guelleh (IOG), est arrivé au pouvoir en 1999, succédant à son oncle, qui dirigea le pays d’une main de fer depuis 1977. Régulièrement réélu avec des scores soviétiques (atteignant souvent plus de 80% des votes) dans des scrutins boycottés par l’opposition, et entachés de fraudes dénoncées par la communauté internationale, il est de plus en plus contesté. Le pays a manqué de retomber dans la guerre civile en 2013, après les élections législatives. La crise politique qui s’ensuit mènera à la signature le 30 décembre 2014 d’un « accord-cadre sur le dialogue politique », qui ne sera jamais appliqué par le président. Les manifestations de décembre 2015 pour protester contre le statu quo ont été réprimées dans le sang, avec la mort de plusieurs dizaines de personnes sous les balles de la police (les chiffres officiels sont encore contestés).

Le régime, fragilisé par ses abus et ses erreurs de pilotage économique, multiplie les exactions, afin de se maintenir artificiellement à la tête d’un pays de plus en plus divisé. La liberté de la presse et les droit humains des opposants y sont régulièrement violés. Dernier exemple, la justice a ordonné jeudi 6 octobre dernier la remise en liberté de Mohamed Ahmed, dit Jabha. Ce membre du Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie (FRUD – parti d’opposition) était détenu arbitrairement depuis mai 2010. Malgré cette décision du tribunal, le gouvernement a refusé d’obtempérer, et celui-ci est encore en détention. Cette accumulation autoritaire a créé une frustration sociale très importante. En plus d’une faillite programmée du pays, sauf changement radical de politique économique, Djibouti fait aujourd’hui également face au risque d’un retour à la guerre civile. Depuis juillet 2015, le pays est maintenu en état d’urgence, afin de se prémunir de toute éventuelle révolte.

IOG, visiblement paniqué alors qu’il n’a pas reçu de signal clair de soutien indéfectible de son clan, les Issas, a encore resserré l’étau sur la population. Après l’élection d’avril dernier, il a aussi effectué une purge dans son gouvernement, remplaçant plusieurs ministres influents par des représentants d’un clan rival, les Afar. Ainsi, son chef de cabinet, le général Zakaria Cheikh Ibrahim a été remplacé par Hassan Ali Kamil. De même, le chef des services secrets, Hassan Said Khaireh, semble être en train d’être poussé vers le retraite. En outre, son nouveau directeur de campagne est également un Afar : Youssouf Moussa Dawaleh. Encore un exemple du vieil adage « diviser pour mieux régner ». Aujourd’hui, alors que sa santé décline et que sa popularité est en berne au sein de son propre clan, il semble qu’IOG n’ait pas prévu de transition organisée pour le pays – d’aucuns disent que c’est là son intention, et qu’il s’assure qu’il ne sera pas supplanté par un rival, s’il n’en existe pas. Que ces théories soi

ent fondées ou non, la question se pose avec tout autant d’urgence : Quel avenir pour Djibouti ?